
LES MOLOSSES DU PROCHE ORIENT ANCIEN
Le
molosse apparaît précocement dans l’histoire.
Ses origines sont asiatiques, et plus précisément proche-orientales
: sa présence est supposée dès le VIème millénaire
avant J.C. en Anatolie, confirmée dans la Mésopotamie proche,
qui a vu également la naissance des plus antiques civilisations, à
partir du IIème millénaire avant J.C. Mais sur d’autres
représentations du VIIème siècle avant J.C., on peut
reconnaître les principales caractéristiques morphologiques du
Berger d’Anatolie, de manière tellement précise
qu’il subsiste peu de doutes sur la remarquable ancienneté de
notre race. Le Berger d’Anatolie est ainsi le chien
qui présente actuellement le plus de similitude avec les molosses
du Proche Orient Ancien, ce qui en fait un jalon des plus importants dans
l’histoire cynologique.
Précautions
Psychologie,
comportement au travail, morphologie et type : le regroupement de tous ces
critères communs permet de considérer comme un ensemble homogène
les races actuelles de protection de troupeaux, dont fait partie le Berger
d’Anatolie. Ces chiens, molosses à
part entière, n’ayant que peu de choses à voir avec les
bergers lupoïdes conducteurs de troupeaux, c’est dans un passé
lointain qu’on est amené à rechercher leur émergence.
Avant l’ère récente de la cynophilie, la trace qu’ils
ont laissé dans l’histoire est ténue, comme tout ce qui
touche à la perpétuation des traditions rurales. Mais elle permet
toutefois d’émettre certaines hypothèses, de lancer des
pistes pour la recherche. Le reproche qu’on pourrait faire en effet
à la cynologie en général est un certain immobilisme,
une certaine habitude de camper sur de vieilles et vagues théories.
Il ne faudrait pas craindre les remises en questions, voire même les
considérations un tantinet iconoclastes qui font parfois progresser
la connaissance. Ce n’est certes pas la voie de la facilité :
on se trouve souvent devant une documentation soit erronée, car dans
les ouvrages cynologiques se trouvent nombre d’incongruités historiques,
soit lacunaire car d’un autre côté il semblerait que le
chien, par rapport à d’autres espèces, fasse l’objet
d’un assez maigre intérêt de la part des archéologues
et des historiens. Mais en employant patience et de curiosité on peut
toutefois trouver quelques indices intéressants.
Il est probable qu’à l’origine la distinction actuelle
entre le molosse de type dogue et le molosse de type montagne, nos chiens
de protection faisant partie des seconds, n’existait pas. Mais le pastoralisme
traditionnel s’étant à l’époque moderne perpétué
dans les régions de montagne, la définition du chien de protection
s’est sans doute restreinte. Certains témoignages iconographiques
indiquent que des chiens au poil ras et identifiables comme des dogues ont
en effet été aussi utilisés dans le passé à
la surveillance des troupeaux ; mais les dogues, pour aboutir aux races actuelles,
ont connu beaucoup plus de vicissitudes et de transformations. Les chiens
de protection de troupeaux, préservés jusqu’à leur
reconnaissance cynophile par leur relatif isolement géographique, par
les coutumes et le mode de vie traditionnels des pasteurs qui les ont employés,
seraient actuellement les descendants les plus directs et la meilleure représentation
d’un état primitif du molosse.
Gardons à l’esprit certaines précautions. L’iconographie
est notre principal appui ; les vestiges osseux canins sont rares et ne nous
renseignent guère sur le type de l’animal. Mais lorsqu’on
considère une représentation de chien, n’oublions pas
que le genre de chiens en question a pu apparaître avant qu’on
n’en trouve trace dans l’activité artistique humaine. En
cette matière, il faut d’ailleurs rester prudent : sur un support
abîmé, une œuvre fruste, l’identification d’un
chien et de son type physique peuvent être délicates. D’autre
part, quand existent des analogies entre des représentations différentes,
elles peuvent certes découler de l’observation de sujets ayant
réellement existé, mais aussi d’un stéréotype
artistique se perpétuant d’œuvres en œuvres.
Ancêtres
La
domestication du chien remonte à la fin du Paléolithique supérieur,
vers le Xème millénaire avant J.C. C’est ainsi le premier
animal domestique. A cette époque, l’homme n’est qu’un
prédateur parmi d’autres. Le chien, utilisant ses capacités
à son service, est peut-être déjà un protecteur
des campements, mais en tout cas de manière certaine un auxiliaire
de chasse. C’est ainsi qu’on le voit apparaître dans l’art
ruspestre, à partir du VIIème millénaire avant J.C.,
sous deux formes probables : le chien primitif lupoïde, issu du loup
et lointain ancêtre de tous nos nordiques et bergers à oreilles
droites naturelles, et le lévrier africain, que les Egyptiens de l’époque
pharaonique appelleront le « tesem », à oreilles droites
également, peut-être issu du loup d’Ethiopie ou du chacal
doré. Les chiens les plus anciens ont donc les oreilles dressées,
comme les canidés sauvages. Les oreilles tombantes, une des caractéristiques
de nos molosses, sont à mettre à l’actif de la domestication.
L’oreille tombante s’observe aussi fréquemment chez le
lévrier asiatique (probable descendant de l’africain) à
partir du IVème millénaire avant J.C., en Mésopotamie.
Ce modèle de lévrier à oreilles tombantes se répandra
en Extrême-Orient, en Afrique, en Europe. On peut se demander qu’elle
est éventuellement la relation de parenté entre ce dernier et
le molosse asiatique.
On fait certes traditionnellement descendre tous les molosses du Dogue du
Tibet, mais c’est une théorie à considérer avec
méfiance en l’absence de preuve véritable. On serait même
tenté de penser que le Dogue du Tibet peut au contraire descendre du
molosse proche-oriental : celui-ci est en effet incontestable en Mésopotamie
à partir du IIème millénaire avant J.C. En témoigne
notamment la statuette votive ci-contre, trouvée sur le site sumérien
de Tello (Basse-Mésopotamie), datant du début du IIème
millénaire avant. J.C. Elle ne laisse aucun doute sur l’appartenance
du chien représenté à la famille des molosses : remarquons
son ossature puissante, sa tête large au chanfrein carré, ses
petites oreilles tombantes, son fanon de peau sous le cou.
Un molosse néolithique ?
L’apparition
du molosse dans l’iconographie de l’Age du Bronze le classe déjà
parmi les types de chiens les plus anciens. Mais de quand peut dater son émergence
réelle ? On peut évoquer un rapport avec l’avènement
de la fonction de garde de troupeaux. Il paraît en effet probable que
le chien ait pu être utilisé pour protéger le bétail
des prédateurs, et que peu à peu, certains chiens se soient
vus spécialisés dans cette tâche ; le chien de garde du
troupeau paraît indispensable à l’activité pastorale
traditionnelle, nomade ou sédentaire, le bétail au pâturage
étant très vulnérable face aux prédateurs.
Rappelons ce qui se passe au Néolithique, tout justement dans la même
région du monde que l’apparition du molosse : Anatolie-Mésopotamie-Iran,
c’est le cœur de la «révolution néolithique
», qui à partir du VIIIème millénaire avant J.C.
voit l’invention de l’agriculture, de l’élevage d’animaux
domestiques, de la céramique, de la civilisation urbaine. La diffusion
de l’élevage semble en outre aller de pair avec celle du cuivre
comme de la céramique ; dans le nord-ouest de l’Irak actuel,
la domestication du mouton est attestée vers 8500 ans av. J.C. ; en
Anatolie sud-orientale, chèvres, moutons et porcs le sont en 7200 av.
J.C. Pour ce qui nous occupe, un site est à remarquer particulièrement
: Catal Hüyück, dans le sud de l’Anatolie, datant des VIIème,
VIème et Vème millénaire avant J.C., premier témoignage
préhistorique d’une organisation urbaine. Les habitants, de type
méditerranéen, avaient domestiqué moutons et chèvres
et possédaient des chiens, tous ces animaux étant présents
dès les couches les plus anciennes du site. Si les chiens protégeaient
sans doute les troupeaux, ils n’en continuaient pas moins à assister
les chasses ; la double fonction chasse et protection restera d’ailleurs
pendant longtemps l’apanage du molosse. C’est ce que nous laisse
à penser certains témoignages parmi les fresques uniques décorant
les murs des maisons et des sanctuaires. L’une d’entre elle montre
une chasse au taureau (v. 5850 avant J.C.). Voici le chien qui y est représenté.
Le trait particulièrement primitif, ne permet de manier que l’hypothèse
; mais la comparaison avec des représentations très différentes
de lévriers, sur le même site et datant de la même époque,
laisserait supposer qu’avec sa tête et sa mâchoire puissantes,
ce chien est peut-être déjà un molossoïde.
Diffusion
A
partir des premiers foyers proche-orientaux, la révolution néolithique
va gagner l’Inde et la Chine d’une part, l’Europe et l’Afrique
du Nord d’autre part, entre le VIIème et le IVème millénaire
avant J.C. En Europe, la néolithisation emprunte deux trajets différents,
les bords de la Méditerranée et la vallée du Danube.
Le chien de protection suit peut-être les mêmes parcours. A partir
des Ages des Métaux, Cuivre, Bronze puis Fer (7000, 3000 et 1400 ans
avant J.C.), les civilisations proche-orientales ont été le
théâtre d’échanges commerciaux et de mouvements
de population intenses et complexes dans lesquelles nous ne rentrerons pas
ici en détail, mais qui ont pu contribuer aussi à la diffusion
du molosse. Notons seulement que pour se procurer l’étain nécessaire
à l’alliage du bronze, les Proche-Orientaux, Anatoliens ou Mésopotamiens,
ont établi de longues routes commerciales avec le Caucase, la vallée
de l’Indus, la Méditerranée occidentale et la vallée
du Danube. Vers 2000 ans avant J.C., ce réseau commercial s’étend
de l’Afghanistan à l’Espagne et aux rives de la mer Baltique.
A leur tour, les métallurgistes européens entrent en scène,
parcourant l’Europe en tout sens pour commercer, jusqu'aux Iles Britanniques.
Remarquons aussi que l’Anatolie reste une terre de rencontre entre Asie
et Europe. A l’Age du Bronze, il est attesté que l’Anatolie
a fourni des animaux domestiques à la Mésopotamie en échange
de l’étain nécessaire à la fabrication de l’alliage
; des chiens ont peut-être suivi. Notons que l’Anatolie sera considérée
par les Tibétains comme le pays du commerce. La « route de la
Soie » permettant à la Chine d’écouler sa production
de la célèbre étoffe, est aussi une manière pour
elle de se procurer différentes marchandises : la Chine et le Proche-Orient
commercent à travers l’Asie Centrale dès les Ages des
Métaux. Il faut y penser pour le cas du Dogue du Tibet.
Fonctions
Les
molosses du Proche Orient Ancien sont plus souvent représentés
à la chasse qu’au troupeau, mais la fonction de chasse, divertissement
des élites, est plus prestigieuse et plus souvent évoquée
dans l’activité artistique que les travaux des champs. Sur des
sceaux-cylindres en bronze, utilisés pour les transactions commerciales,
sur des tablettes en terre cuite, on peut voir des représentations
de scènes de chasse avec des rabatteurs et des valets tenant des chiens
en laisse; ceux-ci traquent le cheval sauvage, le sanglier, mais aussi le
lion. Notons toutefois l’existence d’une prière datant
de 1500 avant J.C., écrite par le roi Hittite Muwatalli. Elle est adressée
au Dieu personnifiant le soleil, dispensateur de ses bienfaits. Le chien y
est cité à côté du porc et suivant la traduction,
« des autres animaux des prés » ; ici, le contexte est
beaucoup plus agricole que chasseur. Outre la garde des troupeaux au pâturage,
les chiens protégeaient aussi le bétail convoyé durant
les caravanes. Ils gardaient parfois les bêtes contre certains de leurs
congénères, le chien errant étant déjà
un souci dans les campagnes; le mythe sumérien d'Enki parle du "chien
sauvage ravisseur de chevreaux."
La fonction de chien de guerre est attestée par des témoignages
iconographiques non plus asiatiques, mais égyptiens. Des peintures
retrouvées dans la tombe de Toutankhamon (v.1350 avant J.C.), et représentant
le pharaon en guerre, montrent déjà de grands chiens de couleur
sable.
Au Proche Orient Ancien, le chien dans son ensemble a assumé aussi
un rôle symbolique et cultuel. Des figurines de chiens ont été
retrouvées sur plusieurs sites mésopotamiens et anatoliens :
les Hittites les modelaient pour tenir à distance les mauvais esprits
pendant la nuit ; le chien est ainsi magnifié dans son office de gardien
qui éloigne les prédateurs des activités humaines. Des
sépultures de chiens ont été retrouvées à
Isin, cité sumérienne fondée en 1955 avant J.C., où
elles sont associées à un temple. Dans toute la Mésopotamie,
le chien est associée à la déesse Gula, le temple d'Isin
étant dédiée à cette divinité guérisseuse;
des statuettes de chiens et de chiots y ont aussi été découvertes.
Le chien de Gula figure comme un animal purificateur. Remarquons sur la borne
frontière ci-contre représentant Gula et son chien la morphologie
puissante de l’animal et sa queue très enroulée. Le dieu
babylonien Marduk était censé posséder des chiens ; Marduk
étant une divinité agraire, l'association avec le chien semble
d'autant plus intéressante. Le chien peut même être assimilé
au paysan, puisque sur quelques représentations on le voit trayant
une chèvre; là encore, c'est une représentation symbolique
très forte de son rôle de protecteur du troupeau et d’auxiliaire
du pastoralisme.
Portraits détaillés
Mais
c’est l’art assyrien qui a représenté avec le plus
de précision les ancêtres de nos Bergers d’Anatolie ; ainsi
dans les ornementations murales du palais de Ninive, dont les ruines se situent
actuellement non loin de la ville de Mossoul (Irak). Il fut bâti par
le roi d'Assyrie Assurbanipal, monarque raffiné qui se passionnait
pour sa bibliothèque et pour ses chasses, entre –669 et –631
avant J.C. Les bas-reliefs du palais montrent de nombreuses scènes
de chasse au lion, et plusieurs exemplaires des chiens utilisés, tenus
en laisse par des serviteurs. Comme pour les félins représentés
que ces molosses ont à combattre, certains détails morphologiques
sont mis en valeur, comme la musculature, la puissance des pattes ou des mâchoires.
Si l'on détaille les représentations ci-contre, on remarquera
particulièrement la similitude entre leur conformation et celle du
Berger d'Anatolie : silhouette, ossature, répartition des masses et
des volumes, rapport crâne/chanfrein, jusqu'aux oreilles, plutôt
petites et implantées à la hauteur de la ligne des yeux, tout
nous rappelle nos chiens.
Les civilisations de l’Antiquité européenne utiliseront
également les molosses à la protection et à la chasse,
et c’est toujours dans cette double fonction qu’ils se perpétueront
dans le Moyen-Age occidental. Et quelques 22 siècles après les
bas-reliefs assyriens, c’est un tableau de la Renaissance italienne
qui nous offre une autre représentation remarquablement précise
d’un probable ancêtre de nos Bergers d’Anatolie. Le tableau
« Vénus et Adonis », a été peint vers 1560
par le grand maître Titien. L’un des grands chiens qui accompagne
le héros est un spécimen de très grande taille, au format
légèrement rectangulaire, musclé mais sec ; la couleur
est sable, le poil court mais relativement fourni : la queue est empanachée,
la fourrure du cou surmonte le large collier de cuir. Les membres sont allongés,
l’ossature puissante, la poitrine bien descendue aux coudes, la ligne
de dos légèrement plongeante. La tête est forte, avec
un chanfrein et un crâne de longueur sensiblement égale, un stop
discret. Le masque et les oreilles sont bien noirs. Les pavillons sont coupés
courts, fort près du crâne. Il serait bien étonnant que
ce portrait d’un Berger d’Anatolie typique soit seulement sorti
de l’imagination du peintre ; le détail des oreilles coupées
très courtes est particulièrement parlant, cette coutume paraissant
liée à la fonction de garde des troupeaux. Titien aurait donc
vu un ou plusieurs Bergers d’Anatolie, ce qui ne semble pas si étonnant
lorsqu’on sait que Venise, même si elle a au XVIème siècle
guerroyé contre les Turcs, gardaient avec ceux-ci d’actives relations
commerciales. Il est donc tout à fait possible que des chiens en provenance
de Turquie soient parvenus à Venise, gardant les compétences
à la chasse des molosses antiques dont ils descendent.
Il est exceptionnel que les représentations des ancêtres d’une
race soit à la fois aussi précises et aussi anciennes que celles
concernant notre Berger d’Anatolie, comme s’il surgissait d’un
passé immémorial, préservé par sa fonction de
gardien de troupeaux qui est l’utilisation du chien qui est sans doute
restée la plus proche de ce qu’elle fut à l’origine.
Il y a 9000 ans, les paysans anatoliens, en guise de rite de fécondité
et de protection, exposait sur les murs de leurs habitations des crânes
de taureaux avec des poignées de céréales; de nos jours,
il arrive encore à leurs lointains successeurs turcs de fixer à
la place des crânes de Bergers d'Anatolie... N’aurait-il que son
seul intérêt historique, notre race aurait déjà
une inestimable valeur cynologique ; mais ce n’est évidemment
pas la seule de ses qualités, que l’élevage des Shumagins
vous invite à découvrir au fil de ces pages…
Sophie. Licari

Statuette votive Sumérienne, Tello, Basse -Mésopotamie.Début du IIème millénaire avant J.C.









