
Une race ancestrale à préserver intelligemment
Le nom de la province de Sivas Kangal, au centre de l’Anatolie,
sert à désigner de nos jours les protecteurs de troupeaux couleur
sable et masqué noir qui y sont répandus. "Akbash
" est le terme pour désigner ceux qui sont de couleur blanc-crème,
sans masque, qui seraient plus présents dans d’autres régions.
Les uns et les autres sont réunis dans le terme générique
Berger d’Anatolie, en vigueur dans le standard FCI.
Selon les pays où la race est présente, certains avis trouveront
cette réunion justifiée, alors que selon d’autres il s’agit
de races différentes. Il n’est pas inutile de replacer cette
question dans un contexte plus général.
Qu’on nomme ce chien Berger d’Anatolie, kangal, karabash ou autre, importe finalement bien peu. Le nom seul ne fait assurément pas une race ; le phénotype, le comportement et la fonction constituent les critères de race essentiels. Lorsque les Anglais ont importé cette race en Europe il y a plus de 30 ans et que la FCI l'a reconnue, il est avéré qu’en Turquie, elle se trouvait alors aux mains des bergers utilisateurs et qu’aucun éminent vétérinaire ou universitaire ne s'y intéressait.
Ce que j’appellerai la conservation intelligente de cette race, dans son pays d’origine où il est encore fort heureusement un chien de travail, comme dans les pays de tradition cynophile où il ne l’est que de manière ponctuelle, doit s’intégrer dans une réflexion scientifique impartiale. Le but n’est pas d’améliorer ce qui a été fait en Turquie depuis des temps immémoriaux, mais au contraire de préserver ce chien avec ses qualités conférées par la sélection utilitaire. La sélection cynophile du Berger d’Anatolie doit intégrer un volet conservatoire, et pour ce faire, comprendre déjà ce qu’elle a entre les mains.
Le Berger d'Anatolie est à l’instar des autres variétés
de protection de troupeau de différents pays eurasiatiques, une fraction
d’une population beaucoup plus vaste, qui jadis s’échangeait
continuellement des gènes par le biais des grandes transhumances, formant
sur des milliers de kilomètres un continuum quasi ininterrompu. Cette
population, du fait de l’évolution des pratiques pastorales,
s’est ensuite fragmentée en isolats géographiques, ces
cheptels dérivant cependant assez peu l’un de l’autre,
ancrés sur leur sélection utilitaire commune ; voilà
pourquoi les chiens de protection de troupeaux arborent grosso modo le même
phénotype, de l’Asie Centrale à l’extrémité
de la péninsule ibérique. A l’égard de ce phénomène
fondateur, le fait de savoir si les Turcs, en arrivant en Anatolie au Moyen-Age,
y ont importé des chiens de troupeaux, n’est pas un problème
crucial, même si l’hypothèse est tout à fait probable.
Nul doute qu’avant leur arrivée des chiens de protection de troupeaux
étaient de toute manière déjà en fonction dans
ces contrées.
Dans son pays, le Berger d’Anatolie est encore une de ces variétés
canines ancestrales, j'entends par là qu'elle se trouve encore à
un stade où se trouvait par exemple les chiens de berger européens
il y a plus d’un siècle. En Turquie la population canine de travail
n’est pas séparée par des barrières reproductives
étanches ; le chien de protection de troupeau y possède un morphotype
et une fonction homogènes, mais diverses caractéristiques secondaires
en terme de couleurs ou de longueur de poil, caractéristiques qui n’ont
jamais fait, quelque soit les différents morphotypes fonctionnels de
l’espèce canine, l’objet d’un souci sélectif
majeur.
Mais pour élever le Berger d’Anatolie en respectant un standard
de race officiel, obligation faite à l’éleveur des pays
cynophiles, il faut poser des frontières de race. Fixer l’étendue
des variations admises peut donc faire débat, comme cela a fait débat
il y a 100 ans pour de nombreuses races européennes. Cependant, cloisonner
arbitrairement le cheptel du Berger d'Anatolie sur le seul critère
de la couleur et de la texture de poil me paraît infiniment dangereux
pour le maintien de la variabilité génétique, et par
conséquent de la santé et de la fonctionnalité, alors
même que le pool génétique de la race est si étroit
en Europe Occidentale. Ce serait jouer aux apprentis sorciers, et favoriser
l'apparition de diverses maladies génétiques, rencontrées
dans d’autres races, et qui pour l'instant épargnent notre cheptel.
La couleur blanche, dilution de la robe sable, est génétiquement
récessive : elle peut apparaître dans la descendance de maints
reproducteurs importés de Turquie et de la région même
de Kangal. Il n'y a donc pas lieu d'en faire artificiellement une race différente;
on peut penser de manière identique pour la couleur sable charbonnée
ou le poil mi-long. Par contre, je suis favorable au fait de poser une frontière
de race au niveau de ce qu'on appelle le berger de Kars, car sa morphologie
plus trapue et son poil carrément long le rapproche - c’est logique
- du Berger du Caucase qui lui est frontalier. Et c'est bien d'ailleurs ce
que fait déjà le standard FCI du Berger d'Anatolie : le poil
long est un motif de disqualification.
Il importe de voir les choses d'un point de vue global, à la lumière
des connaissances que peuvent apporter à la sélection canine
la génétique moléculaire comme la génétique
des populations. Attention donc aux idées toutes faites émanant
des partisans exclusifs d'une soi-disant race kangal qu'il faudrait séparer
reproductivement des autres.
Pour autant, le Berger d'Anatolie n'est pas un grand panier où l’on
peut mettre n'importe quoi, au niveau coloris comme morphotype. Enfin, le
caractère et la fonction doivent rester dans tous les cas les critères
de sélection les plus importants; n'oublions jamais que le Berger d'Anatolie
est un chien de protection des troupeaux. Il y a lieu de se satisfaire bien
davantage que les chiens placés en Europe ou ailleurs à la protection
du bétail remplissent à merveille leur rôle, que de toute
victoire en expositions.
Nous avons auprès de nous une race de travail, forgée par des
siècles de sélection utilitaire, qui ne s’est jamais coupée
de sa fonction dans son pays d’origine, et qui dans d’autres pays
demeure en contexte de protection de troupeaux remarquablement efficace ;
il ne faut donc pas mésuser de ce précieux patrimoine canin.
Certes, pour le faire passer du statut de variété ancestrale
à celle de race stricto sensu, séparée des autres par
des barrières reproductives, il faut en passer par des choix ; mais
il faut s’efforcer qu’ils soient le moins possible arbitraire.
Conférer, pour une race de travail, une importance essentielle à
des critères de tonalités dans la couleur de robe, est une aberration
qui témoigne de bien courtes vues. Préciser les coloris admis
dans le standard FCI n’est pour autant pas inutile ; mais la gamme de
ces coloris doit refléter la variabilité naturelle observée
dans l’ensemble du cheptel turc traditionnel présent à
la protection des troupeaux. La préservation du Berger d’Anatolie,
quelque soit le nom qu’on ait envie, selon les modes, de lui donner,
passe en tout cas par le maintien d’une variabilité génétique
suffisante. C’est un impératif.
Sophie. Licari





